Les langues autochtones en plein essor : le leadership autochtone à l’ère des technologies

Avril 2026 | Aotearoa (Nouvelle-Zélande) et Hawaiʻi (Hawaï)

Les langues autochtones sont à un tournant décisif.

Partout dans le monde, les peuples autochtones forment de nouvelles générations de locuteurs, reconstruisent leurs systèmes linguistiques et trouvent de nouvelles façons d’assurer la pérennité de leurs langues. Parallèlement, les technologies et l’intelligence artificielle transforment rapidement les façons de consigner, d’apprendre et d’utiliser les langues.

Que faut-il à une langue autochtone pour s’épanouir dans un monde en mutation rapide?

À Aotearoa (Nouvelle-Zélande) et à Hawaiʻi (Hawaï), la réponse repose d’abord sur la force des mouvements linguistiques communautaires. Depuis des générations, les familles, les locuteurs, le personnel enseignant et les collectivités s’emploient à former de nouvelles personnes parlant la langue autochtone et à mettre en place les écoles, les ressources et les institutions qui permettent à celle-ci de prospérer grâce à la transmission intergénérationnelle. Aujourd’hui, ces assises ouvrent la voie à une autre possibilité : le rôle essentiel des langues autochtones, des savoirs écologiques traditionnels et de l’intelligence culturelle dans les domaines des sciences, des technologies et de l’intelligence artificielle (IA).

Cette question revêt une importance croissante pour le Bureau du commissaire aux langues autochtones (le Bureau). Lors des rassemblements linguistiques organisés d’un océan à l’autre à partir de 2023, le Bureau a entendu clairement que les peuples autochtones souhaitent que les technologies appuient la revitalisation linguistique selon leurs priorités et en fonction des orientations définies par leurs propres collectivités. Les travaux menés par le Bureau sur la faisabilité du recours à l’IA ont également permis d’examiner les possibilités nouvelles qu’offre cette technologie, tout en tenant compte des principes fondamentaux de souveraineté, de propriété et de contrôle des données autochtones.

Ces travaux sont urgents L’IA évolue rapidement, et les décisions prises aujourd’hui influeront sur les langues et les systèmes de connaissances qui seront représentés dans les technologies et les outils de demain. Le leadership autochtone dans ce domaine offre l’occasion de façonner cet avenir et de veiller à ce que les langues autochtones occupent une place active dans l’univers numérique, selon une approche conçue par les peuples autochtones et pour eux.

Les langues autochtones et l’IA

À Te Tai Tokerau, le Bureau a consolidé son partenariat avec Te Hiku Media, chef de file māori reconnu à l’échelle internationale dans les domaines des technologies linguistiques autochtones et de la souveraineté des données.

Te Hiku Media a mis au point des technologies māories de la parole et du langage reposant sur le contrôle exercé par les communautés à l’égard des données linguistiques qui rendent ces technologies possibles. Les séances de travail ont porté sur l’IA éthique, la reconnaissance vocale, le traitement automatique des langues, l’intendance des données et les moyens par lesquels les technologies peuvent faire progresser les priorités linguistiques des communautés.

Cette démarche a abouti à la conclusion d’un protocole d’entente entre Te Hiku Media et le Bureau, établissant un cadre de collaboration, de recherche et d’échange de connaissances à long terme. Les discussions se sont poursuivies autour de thèmes tels que la conversion de la parole en texte, l’IA vocale autochtone, les modèles de gouvernance des données contrôlés par les communautés et les possibilités de mettre les communautés autochtones du Canada en relation avec une expertise technique dirigée par des Autochtones.

Le principe est fondamental : l’IA ne peut remplacer ni les personnes, ni les relations, ni les systèmes de connaissances qui soutiennent la revitalisation linguistique. Elle peut toutefois servir d’outil pour appuyer et renforcer le travail déjà réalisé dans les communautés. Guidées par les Aînés, les locuteurs, les enseignants ainsi que les apprenants de la langue, les technologies peuvent élargir l’accès aux ressources, favoriser l’apprentissage, renforcer la documentation linguistique et créer de nouveaux espaces où les langues autochtones peuvent être parlées, entendues et utilisées.

Les responsables de la revitalisation de la langue hawaïenne montrent eux aussi comment les technologies peuvent être mises au service des communautés plutôt qu’à leur détriment. Inspirée des innovations issues de la revitalisation de la langue māorie, l’IA sert à soutenir la traduction, à analyser les schémas de prononciation et à accélérer les efforts de numérisation.

Des tâches qui exigeaient autrefois un travail manuel considérable peuvent désormais être réalisées plus efficacement, ce qui permet aux locuteurs d’expérience, au personnel enseignant et aux Aînés de se consacrer à d’autres priorités urgentes. Il s’agit d’un exemple éloquent de ce qui devient possible lorsque les peuples autochtones conçoivent, encadrent et utilisent les technologies dans l’exercice de leur autodétermination.

Hilo : Quand la langue façonne la science

À Hilo, le Bureau a observé une autre manifestation de cette réalité.

Le mouvement de revitalisation de la langue hawaïenne est né d’initiatives communautaires portées par des familles, du personnel enseignant et des défenseurs de la langue. Il a donné naissance à un écosystème linguistique remarquable comprenant l’enseignement en immersion, la formation du personnel enseignant, l’élaboration de programmes d’études, la recherche ainsi que la création de ressources.

Cette expérience est directement liée à la feuille de route du Bureau sur la maîtrise de la langue, l’immersion et la formation des enseignants, ainsi qu’au travail urgent visant à former de nouveaux locuteurs, à développer un corps enseignant hautement compétent et à produire les ressources nécessaires à la pérennité de l’enseignement en immersion.

Au Centre d’astronomie ʻImiloa, une autre dimension de ce travail prend forme.

ʻImiloa met en relation la langue, la culture et les savoirs hawaïens avec l’astronomie. Grâce à des initiatives comme A Hua He Inoa, des étudiants de langue hawaïenne, des spécialistes de la langue et des scientifiques ont intégré la langue hawaïenne ainsi que les pratiques traditionnelles de dénomination au processus officiel d’attribution des noms aux découvertes astronomiques.

Ici, la revitalisation linguistique constitue un fondement de la science.

La langue et les savoirs hawaïens offrent des façons de comprendre le territoire, la navigation, les relations et l’univers. Ils contribuent à la manière dont les découvertes scientifiques sont interprétées et nommées, tout en créant des espaces porteurs de sens pour ʻōlelo Hawaiʻi.

Cette expérience met en lumière un principe important à l’ère de l’IA : l’intelligence culturelle autochtone peut contribuer à orienter et à enrichir les domaines en plein essor lorsque les langues autochtones, les systèmes de connaissances et les communautés sont placés au cœur de la démarche dès le départ.

Faire progresser les savoirs autochtones

Un fil conducteur relie clairement Aotearoa, Hawaiʻi et les travaux en cours au Canada.

De solides mouvements linguistiques communautaires forment des locuteurs. Les locuteurs produisent des savoirs, des ressources et des institutions. Ces fondements permettent ensuite aux langues autochtones d’investir avec assurance de nouveaux espaces, qu’il s’agisse des classes d’immersion, des universités, de l’astronomie, des technologies numériques ou de l’IA.

Pour le Bureau, ces relations créent des occasions de mettre en dialogue les savoirs acquis sous leadership autochtone avec les communautés des Premières Nations, inuites et métisses : en renforçant la maîtrise des langues et la formation du personnel enseignant, en faisant progresser la souveraineté des données, en échangeant des approches de développement des ressources et en explorant les façons dont l’IA peut servir les objectifs linguistiques définis par les communautés.

Il est également question de leadership.

À mesure que les technologies influencent l’accès aux connaissances, leur création et leur diffusion, les peuples autochtones ont l’occasion de contribuer à définir les principes qui en guideront l’évolution. Leur participation crée un espace pour les langues et les visions du monde autochtones dans l’environnement numérique et renforce le pouvoir décisionnel des Autochtones quant à la façon dont leurs savoirs y prennent place.

L’expérience d’Aotearoa et d’Hawaiʻi démontre ce qui devient possible lorsque la revitalisation linguistique, l’intelligence culturelle et l’innovation progressent de concert.

Dans le cas des langues autochtones au Canada, l’occasion est aussi exceptionnelle qu’urgente : former des locuteurs aujourd’hui tout en mettant en place les savoirs, les ressources et les technologies qui permettront à ces langues de se transmettre aux générations futures.

Les représentants du Bureau ont été profondément touchés d’être accueillis au sein des communautés. Ils expriment également leur gratitude particulière à Te Hiku Media, au professeur Larry Kimura ainsi qu’aux nombreux aînés, artisans de la promotion des langues et apprenants qui ont transmis généreusement leurs connaissances. Ces expériences ont apporté un éclairage précieux sur les initiatives de revitalisation linguistique dirigées par les Autochtones et continuent d’orienter l’approche du Bureau dans l’exécution de son mandat, en intégrant la réciprocité, l’innovation, l’autodétermination et les modes de connaissance autochtones à l’ensemble de son travail.

Pour en savoir davantage

TIME – Peter-Lucas Jones: The 100 Most Influential People in AI 2024 (Les 100 personnes les plus influentes de l’IA en 2024)

Peter-Lucas Jones: The 100 Most Influential People in AI 2024

Forum économique mondial

Peter Lucas Jones | Forum économique mondial

Te reo Māori needs to go digital to survive – innovator (Le te reo Māori doit passer en mode numérique pour survivre, selon un innovateur) | RNZ

https://www.endangeredlanguages.com/resource/dr-larry-kimura-history-hawaiian-language-revitalization-movement

Larry Kimura, Professor of Hawaiian Language (Larry Kimura, professeur de langue hawaïenne) – Keaohou

ʻAha Pūnana Leo

Organisation ayant contribué au lancement du mouvement d’immersion en langue hawaïenne et largement reconnue comme l’une des initiatives de revitalisation linguistique autochtone les plus fructueuses au monde. [ahapunanaleo.org], [ahapunanaleo.org]

Ke Kula ʻO Nāwahīokalaniʻōpuʻu

Établissement d’enseignement de langue hawaïenne offrant un parcours scolaire entièrement en hawaïen et souvent cité à l’échelle internationale comme modèle de premier plan en matière d’éducation dans une langue autochtone. [nawahi.org], [chartercom…hawaii.gov]

Ka Haka ʻUla O Keʻelikōlani, College of Hawaiian Language (Université d’Hawaiʻi à Hilo)

Première faculté au monde dont l’enseignement est offert en hawaïen et chef de file mondial en revitalisation linguistique autochtone et en formation du personnel enseignant. [olelo.hawaii.edu]

Mokuola Honua / Revitalisation des langues autochtones

Volet des travaux internationaux du College of Hawaiian Language consacré au soutien des langues autochtones partout dans le monde. [olelo.hawaii.edu]

Centre d’astronomie ʻImiloa

Centre consacré aux savoirs autochtones et aux sciences qui établit des liens entre la navigation hawaïenne, l’astronomie, la langue, la culture et l’éducation. [imiloahawaii.org], [en.wikipedia.org]

Te Hiku Media

Partenaire māori du Bureau et chef de file reconnu à l’échelle internationale dans les domaines de la souveraineté des données autochtones, des technologies linguistiques, de la reconnaissance vocale, de l’IA, des médias et de la revitalisation linguistique. [tehiku.nz], [tehiku.nz]

Te Kura Kaupapa Māori o Pukemiro

École d’immersion māorie située à Kaitaia où la délégation a pu se renseigner sur l’enseignement en langue māorie et sur la transmission linguistique dans le cadre d’un modèle scolaire dirigé par la communauté.